- 20 avr. 2025
Les classes sociales pour les nuls
- Lucas CLP
- Critique documentaire
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Adolescentes, c’est suivre pendant cinq ans deux jeunes filles issues de milieux sociaux différents, et voir, comme le nez au milieu du visage, ce qu’on appelle les classes sociales.
On nous parle souvent de moyennisation des modes de vie, mais ici, c’est une lecture bourdieusienne des classes sociales qui se dessine. Ce n’est pas tant l’argent, les rapports de production ou la consommation qui occupent le devant de la scène, mais plutôt la question des corps (l’hexis corporelle, dirait Bourdieu), le rapport à l’école (et le rôle de la famille dans ce rapport), les pratiques culturelles – distinctes ou absentes – qui traduisent deux trajectoires sociales bien différentes.
La reproduction familiale est particulièrement évidente lorsqu’il s’agit d’aborder les opinions politiques : les élèves "récitent" souvent ce qu’ils ont entendu, comme une poésie, sans distance critique.
Ce qui est passionnant, c’est néanmoins de remarquer certaines similarités qui fondent un commun entre ces deux univers, entre ces deux personnalités. D’abord l’école, vécue par les deux comme un lieu d’angoisse, de pression, d’ennui. Même si l’une s’oriente vers une voie plus professionnelle que l’autre, on sent que, pour toutes deux, l’école est en décalage complet avec leurs corps, leurs aspirations, leur manière d’exister. Deuxième point commun : les événements tragiques, en l’occurrence les attentats terroristes. Ces moments suspendus viennent abolir, un instant, les distinctions sociales : tout le monde partage la peur, l’incompréhension, l’angoisse. Enfin, les élections : un événement qui, bien que perçu à distance, constitue un moment où chacun projette une opinion, sans réelle possibilité d’action. Bref, le "monde en commun" se réduit à cela : stress, peur, inaction.
Et pourtant, malgré tout, l’amitié dure entre ces deux adolescentes. Malgré leurs différences, des préoccupations communes les relient : la sexualité, les premières expériences, les activités partagées. Il y a même une certaine fusion psychologique, malgré des prismes sociaux très différents. Cette amitié, qui semble presque incongrue au départ, s’efface peu à peu, à mesure que les réalités sociales se creusent – jusqu’à poser franchement la question de sa pérennité. Le documentaire se termine d’ailleurs sur ce clivage : l’une part à Paris, l’autre à Limoges.
Le thème de la famille est également central. Bien sûr, il illustre les déterminismes sociaux, mais au-delà, il pointe la difficulté de communiquer entre générations. Chez Anaïs, la maladie, le deuil, les difficultés sociales dessinent un milieu qui n’est pas seulement populaire, mais parfois presque dysfonctionnel. Et pourtant, des scènes d’affection surgissent – sincères, bouleversantes – malgré la violence psychologique et sociale du cadre. À l’autre bout du spectre, dans une classe moyenne supérieure apparemment "fonctionnelle", tout semble se dérouler comme il faut : une mère présente, de nombreux moyens, une réelle préoccupation pour l’avenir de sa fille. Mais là encore, une violence feutrée affleure, dans les gestes, dans les silences, dans les regards. Une forme de dureté sociale froide, plus inquiétante encore que les éclats de colère.
Alors, certains y verront peut-être un simple documentaire sur l’adolescence, avec tout ce que cela comporte de légèreté ou de naïveté. Ce n’est pas mon cas.
Oui, on y voit des scènes puériles (auxquelles, d’ailleurs, on peut s’identifier si l’on accepte de se souvenir honnêtement de son propre passage à l’adolescence). Mais pour moi, le sujet et l’émotion dépassent largement cette dimension "psychologique et affective". Les enjeux se jouent ailleurs : dans les forces sociales multiples qui rebondissent sur elles, dans leur manière de chercher un cap dans le chaos. Et leurs réactions – parfois maladroites, contradictoires, impulsives – me paraissent souvent plus vivantes, plus puissantes que les discours rationnels des adultes autour d’elles. Des adultes (parents, profs…) qui, bien souvent, ne semblent parler qu’à eux-mêmes, sous prétexte de se préoccuper des adolescents.